Fin 2011, l’équipe du cinéma d’art et d’essai ABC dressait dans son édito un constat inquiétant sur la situation du cinéma indépendant. Alors que les bilans nationaux font états d’une santé exceptionnellement bonne pour le 7eme art, concentration, uniformisation et progrès technique semble être des facteurs préoccupants pour l’avenir d’un certain genre de cinéma, plus intimiste. Rencontre avec Buny Gallorini, une directrice engagée.

  •  Dans votre édito de décembre 2010, vous avez l’air de contester le bilan global qui est fait du cinéma en France et de souligner l’effacement d’un certain genre de cinéma.Abc1

Je ne conteste pas les chiffres, ils sont là. Mais je ne pense pas que ces bons résultats soient nécessairement signe de bonne santé. Il faut tempérer les optimismes. Moi j’ai été formée à une époque, les années 70, où le cinéma sortait un peu du conformisme des studios hollywoodiens et montrait au spectateur qu’il pouvait avoir le monde entier disponible sur des écrans. Aujourd’hui, les gros succès sont globalement les films anglo-américains ou les films français formatés pour le public le plus large. Tout cet aspect de découverte, de jeunes auteurs, de voix un peu plus personnelles tendent à s’effacer devant des produits marketing au cœur de cible préalablement défini qui, dans la plus part des cas, marchent très bien au box office. On a vraiment l’impression que ce ne sont que quelques films qui attirent énormément de monde et que toutes ces paroles un peu intimes sont complètement noyées. Il y a de plus en plus de films qui sortent, les spectateurs ont plus le choix et préfèrent souvent se diriger vers quelque chose qu’il peuvent bien repérer. Nous, aujourd’hui, on a des films qui amènent 20 personnes par semaine pour une ville comme Toulouse. La curiosité qui était le fondement du cinéphile, s’est un peu émoussée. Cela s’explique par une profusion de titres que l’on ne peut plus repérer. Il y avait aussi une relation privilégiée entre un lieu et son public qui faisait confiance aux choix éditoriaux d’une salle. Aujourd’hui, notre parole n’est plus aussi audible face au pouvoir des campagnes publicitaires.

  • Et qu’elle sont donc les solutions pour attirer le public lorsque l’on est une structure comme la votre ?

On rame ! En réalité, on essaie de travailler en partenariat avec d’autres structures. Nous venons par exemple d’organiser une soirée qui a été faite avec le centre de la santé mentale et à coté, un film choisit par le festival du film italien. Il y a eu une vraie rencontre entre membres d’association franco-italienne et personnes venues réfléchir sur le thème de la santé mentale. Voilà une manière de se faire côtoyer des gens qui n’en ont pas l’habitude. Nous travaillons également avec de nombreux festivals. Nous avons même aidé à la création de certains. A titre personnel, cela me permet de découvrir des films du monde entier, qui ne sont pas distribués en France. En même temps, on espère que cela suscite la même soif de découverte auprès d’un large public. Nous avons cette envie de forcer la rencontre entre personnes de réseaux différents venus partager un moment de convivialité.

  • Vous œuvrez aussi pour la sensibilisation des plus jeunes au cinéma ?

Oui, cela est une des missions des l’ABC depuis toujours. Nous y sommes très attachés. En même temps, nous ne savons pas si cela fonctionne forcément. Amener des enfants ici uniquement dans le cadre scolaire, à mon avis, cela n’est pas suffisant. Il y en a beaucoup qui pensent que l’ABC est relié à l’école, ce qui crée une retenue, une contrainte, s’opposant parfois au plaisir que représenterait le multiplex. D’un autre coté, je pense que les films leur plaisent. Il y a donc un impact, mais je ne suis pas sûre que le dispositif scolaire, à lui seul soit suffisant pour faire de ces enfants de futurs spectateurs. D’autres facteurs vont entrer en ligne de compte : le business, la famille. Mais au moins, ils auront découverts un certains nombres de films au cours de leur scolarité.

  • Vous parlez du business des multiplex, c’est vrai que dans le paysage toulousain, les grandes salles ont considérablement baissé leurs prix, programment des films en VO et commence à accueillir des festivals, comment vivez vous cette concurrence ?

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Je ne sais pas. Nous projetons tout de même des petits films qui font notre différence. Mais ce ne sont pas ces films qui permettent de nous équilibrer. Etre différent n’est donc pas un problème mais si c’est pour avoir deux spectateurs, à quoi cela sert de continuer ? Nous essayons donc d’être différent mais pour le plus grand nombre. Programmer des choses qui les attirent et en même temps leur donner envie de voir des films un peu plus difficiles. Mais les films qui nous permettaient de trouver l’équilibre financier, de renouveler le public, on ne les a plus. Si nous les avons, c’est en cinquième, sixième semaine, quand les multiplex ont épuisé quasiment tous les spectateurs. Nos chiffres n’ont donc rien à voir. Par exemple, Clint Eastwood ou les frère Cohen étaient effectivement des réalisateurs qui passaient dans des salles Art et Essai. Aujourd’hui, ils sont essentiellement dans les multiplex. Il y a quelques irréductibles qui attendent qu’un film passe dans une salle indépendante mais ils sont minoritaires. Même les cinéphiles les plus convaincus ont aujourd’hui une carte illimitée. Nous ne pouvons nous permettre les mêmes tarifs. A l’ABC, les entrées des spectateurs représentent 80% de notre budget à coté des subventions. Les multiplex eux, ont des revenus annexes qui peuvent leur permettre des tarifs moins élevés. Mais en tout cas, je pense vraiment que cela vaut la peine de continuer à soutenir notre activité, tout en restant réaliste quant à notre incapacité à renverser le cours des choses. Le cinéma est un milieu qui se concentre de plus en plus, les entreprises deviennent de plus en plus grosses, les petits, en face doivent trouver d’autres façons de fonctionner. Mais un monde où il n’existerait que ce qui est rentable, moi, je n’en voudrais pas.

> Cinéma ABC, 13 Rue Saint-Bernard, 31000 Toulouse,05 61 21 20 46, http://abc-toulouse.fr