Cinquante ans, que l’ABC défend le cinéma d’art et d’essai avec ces trois petites et grandes lettres de noblesse et les justes moyens qui lui sont accordés. Onze ans, que Buny Galorini en tient les rênes avec une ferveur et une fermeté artistique affirmée. Alors que le lieu célèbre un demi-siècle, elle, s’apprête à laisser sa place. 2016 : année charnière pour l’ABC. En attendant, et avec elle, remontons le temps, d’une cinquantaine d’années.

> Qu’était l’ABC il y a cinquante ans ?

Il existait dans les années cinquante, un Ciné-club de la Jeunesse Toulousaine, fondé par des enseignants dans le but de faire découvrir le cinéma à leurs élèves. Leurs projections se faisaient dans plusieurs cinémas de Toulouse, dont l’ABC. A l’époque, c’était une petite salle de quartier, comme il en existait beaucoup dans la ville, qui accueillait des projections grand public. Dans les années soixante, avec les bouleversements liés à la télévision, de nombreuses salles de proximité sont tombées en déshérence. Le cinéma ABC, avec sa salle unique de 400 places et son balcon a été mis en vente. C’est cette association, Ciné-club de la Jeunesse Toulousaine, qui l’a racheté en 1966. Elle prit le parti de n’y programmer plus que du cinéma contemporain « Art et Essai ». Les adeptes du cinéma patrimonial, eux, ont crée la cinémathèque. L’anniversaire marque ainsi la connexion entre le lieu et cette association de passionnés qui a crée le cinéma emblématique qu’est aujourd’hui l’ABC.

> Comment les choses ont ensuite évolué ?

Dans les premières années, c’est essentiellement la programmation qui a changé. A partir de 1970, la salle unique s’est transformée en trois salles différentes avec en plus, un espace de documentation. L’ABC a alors commencé à collecter toutes les affiches des films programmés et les dossiers documentaires pour les mettre à disposition. A l’époque, c’était les seuls moyens d’avoir des informations sur les auteurs, les films ou les grands courants. En quarante ans, le cinéma a accumulé des dizaines de milliers d’archives qui sont aujourd’hui à la Cinémathèque de Toulouse. Nous les leur avons transmis en 2009, lorsque nous avons fait les rénovations de la façade et des locaux.

> Est-ce toujours cette association qui gère le cinéma ?

C’est toujours une association qui est propriétaire des murs et qui continue d’exploiter le cinéma, même si elle a modifié son nom. Aujourd’hui, nous sommes une équipe de sept salariés, employés par l’Association Cinéma ABC. Les statuts ont un peu changé, mais l’essentiel de cet esprit, qui est de conserver un lieu dédié au cinéma contemporain « Art et Essai », lui, n’a pas bougé.

> Quelles sont les grandes missions de l’ABC ?

L’une des missions historiques est d’être accessible à tous et notamment au jeune public. Nous accueillons toujours beaucoup de scolaires, environ 30 000 par an. Ensuite, il y a cette volonté de découvrir de jeunes auteurs, très prégnante, et la programmation d’anniversaire* le prouve. Ces dernières années, nous nous sommes aussi beaucoup orienté sur le cinéma européen. Mais nous sommes restés sur ce positionnement d’origine, qui est de défendre les auteurs peu diffusés et les cinémas du monde. Dès le départ, l’ABC n’a laissé que peu de place aux grandes productions des studios.

> Quels sont les réalisateurs emblématiques de l’ABC ?

Nous avons passé absolument tous les films de Ken Loach. Nous avons défendu Woody Allen, Pédro Almodovar. Ce sont des réalisateurs que nous avons fait découvrir au public à leurs débuts et qui ont devenus incontournables au fil du temps. Ces dernières années, nous avons présenté les premiers films de Xavier Dolan et de Paolo Sorrentino, qui sont pour moi, les figures du cinéma d’aujourd’hui et demain. Nous sommes toujours attentifs à repérer les premiers films et les nouveaux auteurs en devenir.

> Quels ont été pour vous les temps forts de l’ABC ?

Les rencontres, évidemment. Mike Leigh est venu, bien avant mon arrivée. Durant mes onze années, j’ai eu la chance d’accueillir Abbas Kiarostami, Abderrahmane Sissako ou Alain Cavalier. Ce furent des rencontres très intenses avec le public. C’est plus que de la médiation, c’est une alchimie entre les spectateurs et le créateur qui donne tout son sens à notre lieu. Ensuite, il y a eu des soirées très fortes même sans invités. La soirée Xavier Dolan par exemple, où il y avait une atmosphère électrique. Nous avons aussi organisé des soirées Cosplay avec des films d’animation japonais et des spectateurs déguisés dans la salle. Lors de la trilogie Millénium, nous avions préparé un buffet suédois et tous les employés de l’ABC étaient entrain de faire cuire des boulettes. Ça soude une équipe et favorise la convivialité avec le public.

> Et les festivals ?

C’est vrai que l’ABC à contribuer au lancement de beaucoup de festivals. Séquence Courts-Métrages par exemple a commencé ici. Nous avons tout de suite été partenaire de Cinespaña et Cinélatino. Depuis mon arrivée, nous avons permis à beaucoup d’autres festivals de se faire une place : du film italien, israélien, polonais, roumain, des droits de l’homme… C’est parce que nous avons dit oui à ces projets qu’ils ont souvent pu se mettre en place. Nous prenons aussi le risque qu’ils ne trouvent pas tout de suite leur public.

> Et les publics, justement, comment ont-ils évolué avec le temps?

On les trouve de plus en plus facilement. Depuis la réouverture en 2009 et les travaux de rénovation, la fréquentation a augmenté de 50%. C’est un enchainement : plus on a de public, plus cela nous permet de diffuser des films porteurs, plus on a de publics qui viennent les voir. Ensuite, on pourrait se contenter d’engranger les recettes et programmer des films de studio mais ce n’est pas l’état d’esprit de l’ABC et de l’association. Les profits que nous pouvons faire nous permettent de prendre des risques, persévérer dans les découvertes et diffuser de vraies propositions d’artistes. Si cela cessait, est-ce que cela vaudrait la peine d’exister ?

> Vous vous adressez tout de même à un public de cinéphile ?

L’idée de cinéphilie a beaucoup changé. Le cinéphile tel qu’on l’imagine, très pointu, se trouve aujourd’hui être en infime minorité. Nous avons surtout un public en recherche de convivialité, qui n’appréhende pas le cinéma comme un acte de culture pure. Il a aussi rajeuni, se diversifie et se mélange. Il s’approprie le lieu devenu à la fois espace de projection, d’exposition, de lecture, donnant une véritable sensation d’ouverture.

> Il y a donc de nouveaux usages du cinéma?

Dans les années 60, on était obligé de venir en salle pour voir et revoir un film. Aujourd’hui, il y a mille moyens de regarder des images. Mais à partir du moment où il est possible de les voir partout, le cinéma devient quelque chose de plus qualitatif, que ce soit au niveau technique ou au niveau de l’expérience collective. Ici, il devient encore plus un acte de partage que seulement de culture personnelle. Nous essayons de favoriser le conseil, le lien et la mixité. Nous refusons les bornes automatiques. Dans le monde dans lequel on vit, c’est aussi je pense, l’une des missions incontournables d’un lieu culturel : faire que ces différents publics et personnes ce rencontrent.

> Comment vous voyez les prochaines années de l’ABC ?

Dans mes fonctions, je n’aurai pas véritablement l’occasion de les voir. Je vais m’arrêter bientôt, juste après cet anniversaire. C’est sans doute une bonne chose. Je ne suis pas sûre que mon regard soit en phase avec le cinéma de demain. Peut-être parce que justement, j’ai un profil de cinéphile à l’ancienne, qui a eu besoin du cinéma comme d’une respiration. Même si le cinéma a toujours su résister, il y aura encore de nouvelles formes de diffusion d’images. La salle de cinéma deviendra certainement l’un des lieux possibles. J’ai un peu de mal à imaginer cela. Ce que je sais par contre, c’est que les missions à l’ABC, même après mon départ et l’arrivée de Marc Van Maele, resteront les mêmes : la découverte, le partage et la formation du public de demain. Nous ne serons jamais un lieu de commerce où le film n’est qu’une manière d’attirer les gens vers la consommation. Les films seront toujours au centre de notre démarche. Les films et leurs auteurs.

 


50ansabc*50 ans : un programme renversant !

Défricheur. Prouver que l’ABC est encore et plus que jamais un défricheur de talent. Alors, du 9 au 17 janvier, il y aura beaucoup d’avant-premières (Truman, Carol, Tempête, Les Ogres, Les chevaliers blancs…), de jeunes auteurs au regard personnel, d’hommages (spécial Pablo Trapero, Hosoda, cinéma Taïwanais), de courts-métrages en continu et de rencontres avec le public (Lionel Baier, Benoit Forgeard, Yves Jeuland, Nicolas Philibert). Il y aura des projections à 5 euros, d’autres gratuites (L’ABC 50 ANS réalisé par Dario Sajeva, chaque jour à 13h). L’ABC conservera aussi cet aspect convivial : grignoter, écouter un peu de musique, faire des ciné-quiz et profiter des expositions et des conférences (Miyazaki par Xavier Kawa-Topor)… Avec un objectif : fêter le cinéma et accueillir le public, plusieurs heures durant.